Lettre à mon marin
REPONSE A MON MARIN
15 mars 1864.
Mon doux chéri,
Votre lettre vient de m’arriver enfin ! après deux grands mois de périples… pour moi,
deux longs mois d’inquiétude.
Bien superflu de s’inquiéter, vous êtes dans la main de Dieu, vous, votre maison marine, vos compagnons du large. Prenez bien soin de vous puisque, résignée, je ne puis le faire.
Rappelez-vous de nous avec tout le calme et le redoux que cela peut vous apporter : nous sommes désormais dans ce mars de douceur qui fleurit les ajoncs, le granit rose de nos landes est poudré d’or, il vous attend pour nos promenades de bonheur.
J’ai pointé votre avancée sur la carte que vous m’avez laissée au mur de la cuisine : Cap des Tempêtes me dites-vous, quel effroi ! je préfère, même si c’est tout pareil, Cap de Bonne Espérance. Vous n’êtes que là !! La déception que j’en ai ressentie est inexplicable. Puis j’ai eu honte : les maux que vous endurez à l’approche de ce cap tant redouté… alors que moi, ici, dans notre demeure… je n’ai qu’à attendre, le chat sur mes genoux. En vérité, chaque jour ne fait que vous rapprocher de moi !! « Votre retour », ces deux mots sont de braise.
Au Pardon de Ste-Anne, Mr le Curé a eu une parole de bonté pour vous. Pour vous, nos paimpolaises ont chanté cette mélodie d’espoir qui, de tous temps, accompagne nos marins au trop lointain, à mi-chemin entre confiance et abattement.
Vos monstres sont miens, vos gargouilles, je les prends à bras le corps, je les calme et mon ventre s’apaise. La terreur disparaît. Votre vacarme est dans ma tête, permanent. Tournoyant sur votre retour que je veux certain mais qui n’est que possible, éventuel, l’Ogre liquide ayant, hélas, toujours le dernier mot.
Mon doux chéri, le temps de l’amour que vous évoquez n’est pas aux limites du futur. Il est en moi, chaleureux, cœur palpitant par votre seul nom.
Je veux, non, je m’efforce de rester sereine, je réussis presque à sourire. Mais je suis bien seule… au coin du feu qui crache des étincelles sur mes souvenirs. Dehors le vent, en bourrasque, secoue les volets et la chaîne du puit. Dedans, je ne sais comment, moi aussi, je suis toute secouée, votre lettre est si courte à lire et relire.
Dès votre retour, promettez-moi de me faire un fils. Un petit vous qui comblera tout ce vide. A qui je parlerai de son père, mon cher mari.
Je vous envoie tout mon amour. Ne reste qu’à imaginer que vous atteindrez bien ce quai de port où cette lettre vous attendra, comme toujours.